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Interview:Peter Mertens, président du PTB

Les restrictions budgétaires envisagées par nos gouvernements pour les prochaines années sont les plus drastiques que notre pays ait connues depuis la Seconde Guerre Mondiale. Peter Mertens, analyse le début de cette année politique.

Chacun doit y contribuer mais malheureusement certains un peu plus que d’autres. Le président du PTB s’exprime sur la présence de Magritte rue de la Loi, les impôts « simples » et les impôts « complexes » et les deux milles Allemands venus chanter « Wir sind Opel ».

Economiser. Assainir. Se serrer la ceinture. Tailler. Réduire. On ne peut pas dire que le vocabulaire évolue beaucoup rue de la Loi. Le gouvernement a injecté quelques vingt milliards pour sauver les banques mais à présent c’est lui qui suffoque. Il lui faut trouver 5,5 milliards d’euros. Toutefois, assurent en chœur tous les politiciens, elles devront payer elles aussi. Et « elles » ce sont les banques. Aussi bien le président du PS, Elio Di Rupo, que le premier ministre Herman Van Rompuy et même le ministre des Finances Didier Reynders himself ont fait des déclarations allant dans ce sens. Bientôt le PTB n’aura plus de raison d’être… « Je doute que cela arrive», répond Peter Mertens en riant. « Comme l’a dit un éminent professeur d'université, Vuchelen, poursuit-il, si le gouvernement veut que son plan d’économies drastiques soit accepté par les gens, il va devoir prendre un minimum de mesures symboliques contre les banques. J’ai bien dit des mesures symboliques. Il semblerait que l’expo Magritte se soit déplacée rue de la Loi. Les banques s’en sortiront sans doute avec une contribution minime. Alors que les gens, qui ne sont absolument pas responsables de la crise, paieront les quatre cinquièmes restants. Et comme chacun peut s’en douter, ces économies seront lourdes de conséquence sur le plan social ».
    
A en croire les politiciens, cela ne sera pas si terrible que ça.

Peter Mertens. C’est probablement la première fois que le fossé entre les déclarations sociales et les mesures purement libérales est aussi profond. L'Olivier dénonce à tour de bras le néo-libéralisme mais au premier budget accepte la logique d'austérité: enseignement, ONE, RTBF, fonds du logement... tous ces secteurs sociaux devront se serrer la ceinture. La télé redevance est maintenue. Alors que les plus riches ne sont pas visés. La hausse des droits d'enregistrements et de succession sur les grosses villas, compétence fiscale régionale, n'est même pas envisagée.

La crise a engendré 200 000 chômeurs supplémentaires. Mais plutôt que de proposer un programme ambitieux pour la création d’emplois, plutôt que d’enrayer le chômage, le gouvernement fédéral mais aussi les gouvernements régionaux tiennent les chômeurs en joue. Ils veulent mettre en place une nouvelle politique d’activation à l’égard des chômeurs plus âgés et une politique d’exclusion pour ceux qui refusent de travailler à un prix dérisoire.

Le gouvernement parle d’emplois écologiques et d’économie durable, ce qui est très bien en temps de crise écologique, mais dans les faits, le gouvernement économise sur le budget des TEC. Pareil pour le secteur de l’enseignement et de la formation. Le gouvernement fait l’éloge de l’économie de la connaissance et répète sans cesse qu’il faut investir dans le futur. Et pourtant, on peut voir qu’une des principales victimes des mesures d’économies prises par le gouvernement c’est justement le secteur de l’enseignement ! Et en réalité aucune priorité n’est donnée à la formation. La seule priorité qui existe c’est économiser.
 
    
Le gouvernement peut difficilement économiser autrement.

Peter Mertens. « Qui casse paie » dit le dicton. Mais ce n’est pas le cas rue de la Loi. Le gouvernement a versé vingt milliards d’euros aux banques et se retrouve à présent avec un déficit gigantesque. A qui doit-il s’adresser ? Il n’y a pas trente-six solutions. Pour le PTB, c’est aux grosses fortunes de payer. Une grande partie de la population et du mouvement syndical sont du même avis. Plusieurs responsables syndicaux ont répété que les épaules les plus fortes devaient supporter les charges les plus lourdes. Autrement dit qu'il fallait chercher des moyens chez les banquiers et les millionnaires.


Imaginons que vous soyez élu premier ministre. Que feriez-vous?

Peter Mertens. J’interviendrais sur deux axes. Avant tout, ce dont nous avons besoin c’est un plan d’urgence social pour garantir l'emploi et le pouvoir d’achat de la population. La taxe des millionnaires, un impôt de 2% sur les fortunes de plus d’un million d’euros, rapporterait à l’état huit milliards d’euros par an. Cet argent nous pourrions l’investir dans la création d’emplois, dans l’enseignement, les soins de santé et la sécurité sociale. La Belgique est le pays qui compte le plus de millionnaires par habitant, c’est ce qui résulte d’une récente étude réalisée par le Boston Consulting Group. Cette étude dit littéralement qu’il existe en Belgique une norme de croissance pour les fortunes de 4% l’an. Et on viendra ensuite parler de la norme de croissance du secteur des soins de santé… Notre pays est un vrai paradis fiscal pour les grosses fortunes. Que ce ne soit pas sujet d'un réel débat public est, en soi, aberrant. Les gens sont pour une taxe des millionnaires. En Allemagne, on a récemment mené une enquête sur l’instauration d’une taxe de 5% sur les fortunes de plus d’un million d’euros. Il s’agit donc d’un pourcentage bien plus élevé que celui que nous proposons et pourtant 75% des milliers d’Allemands sondés se sont dit favorables à cet impôt. D’ailleurs, cet impôt sur la fortune existe déjà en France.

Le second axe je l’ai baptisé « alternative un-deux-trois ». Un impôt de crise sur les banques, ce qui rapporterait un milliard. L’abolition des intérêts notionnels qui ne servent à rien et sont juste un petit cadeau du ministre Reynders pour ses amis de la haute finance. Gain: deux milliards. Et enfin, une politique de tolérance zéro pour les grands fraudeurs fiscaux. La semaine dernière, il s’est encore avéré que notre pays propose l’aide du gouvernement pour le blanchiment d’argent. On ne peut tout de même pas accepter une chose pareille ? Une politique de tolérance zéro rapporterait à son tour trois milliards d’euros. Au total, six milliards. Ce qui correspond à la somme que le gouvernement veut faire payer aux travailleurs. Ces mesures n’ont rien de radical, il s’agit simplement de mesures démocratiques et évidentes qui visent à faire payer les vrais responsables.
 

En cinq minutes vous venez de récolter six milliards. Mais la réalité n’est-elle pas un peu plus complexe ?

Peter Mertens. Visiblement c’est toujours plus simple d’aller chercher l’argent chez qui n’en a pas. Augmenter de 10 euros un plein de diesel, trouver de nouveaux facteurs prêts à distribuer le courrier pour à peine 8 euros de l’heure, abolir le décret pour l’égalité des chances, remettre en question la norme de croissance dans le secteur des soins de santé, obliger les gens à travailler plus longtemps, toutes ces mesures sont « simples ». Mais lorsque vous proposez des pistes modérées qui visent les responsables de la crise, alors tout devient subitement complexe. En réalité, il n’y a rien de complexe. Dans d’autres pays la plupart des mesures existent simplement. Ce train néolibéral va droit au gouffre. Il est temps de sauter et de l’arrêter. Ce sont toutes ces formules pour faire payer les gens et redistribuer l’argent des services publics au privé qui nous ont précipité dans la crise.

Avez-vous pu sonder votre théorie un-deux-trois rue de la Loi ? 


Peter Mertens. (Éclats de rire) Premièrement, je n’y ai pas accès. Et c’est d’ailleurs bien dommage que nous ne puissions nous faire entendre au parlement. Mais le changement ne viendra donc pas du parlement mais des mouvements sociaux. Ceux de Charleroi l'ont bien compris en appelant à une grande manifestation ce vendredi pour que les travailleurs ne paient pas une deuxième fois la crise: le Hainaut a déjà été décimé par les restructurations des vingt dernières années et aujourd'hui ce sont les entreprises restantes qui sont menacés comme à AGc, Sonaca ou même Caterpillar. Et que fait le gouvernement? Il ne propose que des restrictions budgétaires. Il a abandonné, dans les faits, toute idée de plan de relance anti-crise. Or, face à la crise, il faut non seulement une alternative budgétaire mais aussi un plan d'urgence sociale pour l'emploi et la Sécurité sociale. C'est ce que nous proposons.

En attendant, le gouvernement va peut-être pouvoir renflouer ses caisses en reportant la sortie du nucléaire. N’est-ce pas là une bonne chose ? C’est de l’argent qu’ils ne viendront pas chercher chez vous ni chez moi.

Peter Mertens. Je serais moi aussi d’accord de payer quelques euros si on me garantissait de toucher le jackpot pendant dix ans. Car c’est vraiment ce qui se passe. Le gouvernement vient d’offrir à Suez et au lobby nucléaire un énorme cadeau de 30 milliards d’euros. En échange, quelques deniers iront dans les caisses de l’état. Ce qui est intolérable c’est que durant des années Electrabel a surfacturé à ses clients l’amortissement des centrales nucléaires alors qu’elles étaient remboursées depuis longtemps déjà. C’est comme si le gouvernement avait dit « vas-y, continue mais donne-nous juste quelques euros pour qu’on puisse garder notre budget en équilibre ». On n’a pas exigé qu’une partie de cet argent serve à maintenir le pouvoir d’achat de la population, par exemple, en réduisant à 6% la TVA sur l’énergie. Je ne vois vraiment pas ce que ces mesures ont de social.
    
Peut-on vraiment s’opposer aux multinationales ?

Peter Mertens. Ce qu’il faut c’est mettre en place un contrepouvoir. Chez Opel à Anvers par exemple, les travailleurs ont littéralement été matraqués durant des mois. Un jour on leur garantissait que l’usine resterait ouverte, le lendemain ils apprenaient par les médias que l’usine était sur le point de fermer. On a volontairement instauré un climat de défaitisme et de pessimisme pour les accabler et briser leur résistance. De son côté, le pouvoir a essayé de faire croire aux gens que les Allemands étaient tous des égoïstes. Et puis, on a vu deux mille ouvriers allemands venir manifester à Anvers. Des hommes et des femmes dont l’emploi n’était pas menacé, qui avaient fait un voyage de huit heures en car pour venir crier qu’ils s’opposaient à toute fermeture. On a confondu les ouvriers allemands avec le gouvernement Merkel, qui ne s’est occupé que de ses propres intérêts tout comme le gouvernement flamand de Kris Peeters l’a fait. Heureusement, les syndicats européens ont agi autrement. Le slogan ‘Wir sind Opel’ (Opel c’est nous) résume parfaitement la situation. Ils ont dit : « C’est nous qui fabriquons les voitures, c’est qui nous acceptons les réductions de salaires, c’est nous qui nous tapons des journées de 10 heures, c’est donc aussi à nous de décider de l’avenir d’Opel ». S’ils continuent sur cette lancée, on pourra peut-être éviter la fermeture d’Opel Anvers. De même, il faut rester sur la lancée de la manifestation contre la crise qui sera organisée le 9 octobre à Charleroi. Bien sûr, le combat sera dur mais il n’existe pas de victoire facile. Nous n’avons pas le choix. Le capitalisme n’a plus les moyens de nous offrir quelques miettes pour nous amadouer.


Outre les problèmes chez Opel Anvers, il y a aussi les restructurations chez Sonaca, Caterpillar, AGC, Arcellor-Mittal, etc... Quel message adressez-vous aux travailleurs de ces entreprises en tant que président du PTB ?

Peter Mertens. Je pense qu'on doit revenir à plus de désobéissance civile. Il faut oser sauter du train qui nous conduit tout droit dans le gouffre. Oser dire stop et convaincre les gens de crier stop avec nous. Dans une société civilisée, tout le monde a droit à un emploi décent. Et si ce n’est pas le cas, il ne nous reste plus qu’à nous battre pour cet emploi. Aujourd’hui, dans la plupart des entreprises concernées, les délégués se sentent seuls. Il est de notre devoir à tous de lancer la lutte. C’est un problème social et par conséquent il faut impliquer un maximum de gens. Peut-être devrons-nous à nouveau faire des marches pour l'emploi pour forcer le gouvernement à sévir contre les patrons qui abusent et profitent de la crise pour fermer les entreprises. Il faut rompre avec cette fatalité, avec l’idée qu’il n’y a absolument rien à faire. Nous en avons eu la preuve en France il n’y a pas si longtemps: les travailleurs de Nestlé et ceux d'entreprises sous-traitantes de Renault ont réussi à préserver leur emploi malgré la logique dominante.

Dans le livre Priorité de gauche que vous avez co-écrit avec Raoul Hedebouw, paru il y a six mois, vous décrivez la faillite du capitalisme. Mais aujourd’hui, on entend à nouveau des cris de joie dans les bourses et Obama parle de la fin du tunnel. Le capitalisme serait-il en train de guérir ?

Peter Mertens. Aucun indice sérieux ne permet de l’affirmer. Partout dans le monde, les gouvernements sont endettés. Le problème de surproduction, qui est à la base de la crise, n’est absolument pas résolu. Prenons le secteur automobile, rien que pour le marché européen on compte 50 millions de voitures en trop. Le contraste est manifeste entre les capacités de production et le pouvoir d’achat des gens. Le gouvernement pense-t-il vraiment que les gens vont acheter plus alors que leur pouvoir d’achat va diminuer ?

La crise écologique liée au capitalisme persiste elle aussi. Aux Pays-Bas, les géants de l’énergie ont construit cinq nouvelles centrales à charbon. Et on prévoit d'en construire une à Anvers. Les émissions d’une seule centrale à charbon polluent autant que 1,5 millions de voitures. Pourquoi pensez-vous que ces centrales à charbon ont été autorisées ? Tout simplement parce que les méthodes de production les plus polluantes coûtent moins cher aux multinationales. Et après ça, le gouvernement a le toupet d’annoncer qu’il va instaurer une taxe sur le diesel. En réalité, ils touchent principalement ceux qui n'ont pas d'autre choix que d'aller travailler en voiture.

De profonds bouleversements sont nécessaires pour changer de système économique, et donc la nécessité d’une économie socialiste reste plus que jamais d’actualité.