Warren Buffett-PTB, même combat ?
Warren Buffett, le troisième homme le plus riche du monde, appelle à « arrêtez de dorloter les super-riches » et à taxer davantage les plus fortunés, pour renflouer les caisses de l'État américain.
« Pendant que de nombreux Américains luttent pour joindre les deux bouts, nous, les méga-riches, continuons à bénéficier de cadeaux fiscaux extraordinaires », avoue Buffett. En 2010, ses revenus ont été taxés à 17,4 % alors que ceux de ses employés l’étaient entre 33 et 41 %. Aussi, Buffett veut augmenter les impôts pour renflouer l'État américain, mais uniquement ceux de 0,3 % de la population américaine, celle qui a un revenu supérieur à un million de dollars par an.
On n'est pas loin de la proposition de taxe des millionnaires du PTB qui vise à imposer progressivement de 1 à 3 % les fortunes de plus d’un million d’euros (ce qui représente environ 88 000 familles en Belgique) et qui permettrait de rapporter 8 milliards d’euros par an1.
La sortie de Buffett a le mérite de tordre le cou à des affirmations qui sont assénées comme des évidences depuis des années : « une telle taxe va détruire l'emploi, ne va pas rapporter, va miner les investissements ». Et qui ont été répété quand le formateur Elio Di Rupo (PS) a avancé timidement l'idée d'un début d'impôt sur la fortune dans sa note de juillet (un impôt de crise temporaire de 0,5 % sur les fortunes supérieures à 1,25 million d’euros). « Impossible » ont crié alors les libéraux et la N-VA en coeur. « Pas efficace » a ajouté Van Hengel, ministre VLD démissionnaire.
Buffett explique que les riches peuvent survivre avec des taux d'impôts plus élevés qu'aujourd'hui : ils l'ont fait dans les années 50, 60 et 70 où les taux d'imposition des revenus des super-riches dépassaient les 70 % 2. Il affirme que cela n'a pas eu d'effet négatif sur l'emploi ou sur l'investissement. Et juge un tel impôt parfaitement réalisable et efficace.
Impôts élevés pour les travailleurs, pas pour les grandes fortunes
Pourtant, nos grandes fortunes en Belgique ne l'entendent pas de cette oreille. Roland Duchâtelet, 18èmefortune belge (et sénateur VLD), signe ce mercredi une carte blanche dans De Standaard : « L'impôt n'est pas la solution » 3. Par un tour de passe-passe, il invoque le haut taux d'imposition en Belgique pour expliquer qu'il ne faut pas suivre Buffett. Il oublie d'écrire que si les impôts sont, en effet, très élevés pour les salariés, ils sont très faibles pour les grandes fortunes : pas d'impôt sur la fortune, pas de taxation sur les plus-values...
L'économiste Étienne de Callatay, peu suspect de sympathies de gauche, doit l'avouer en réaction à l'idée de Warren Buffett : « Il y aurait encore davantage de raisons de parler ainsi en Belgique, vu que la différence entre la taxation sur les revenus du capital et sur les revenus du travail y est encore plus forte qu’aux États-Unis » 4Car si Buffett doit payer 17,4 % sur ses revenus aux États-Unis, il ne devrait en payer que... 0,6 % en Belgique5. N'est-ce pas une illustration saisissante que, comme l'a écrit la Deustche Bank, « si la Belgique est un enfer fiscal pour ses salariés, elle est un paradis fiscal pour ses fortunés » ? N'est-il pas temps que les « tabous » tombent, que les « transferts inqualifiables » qui vident les caisses de l'État s'arrêtent ? Car il y a de l'argent en Belgique.
En 2011, les dix plus riches familles possédaient 37 milliards d’euros, alors que ces mêmes familles ne détenaient « que » 6 milliards en 2000 (voir tableau). Soit une augmentation de 500 %. Sans que cela rapporte un tant soit peu à la collectivité. Or, la taxe des millionnaires défendue par le PTB, si on ne l’appliquait ne fut-ce qu’à ces dix familles, rapporterait un peu plus d’un milliard d’euros par an. De quoi augmenter de 90 euros par mois la retraite… d’un million de pensionnés. Qu'attendent les négociateurs pour traduire sous forme de lois cette proposition ? Craignent-ils un drame social pour les dix familles concernées ? Ou veulent-ils être plus catholiques au pays des riches que le pape Buffett ?
Pourquoi Buffett appelle-t-il à taxer les milliardaires ?
« Ce que nous vivons, c’est une guerre de classes, et c’est ma classe, la classe des riches, qui est en train de gagner » a déclaré un jour cyniquement Warren Buffett, se félicitant que tout allait « très bien pour les riches dans ce pays » et que « nous n’avons jamais été aussi prospères. »
Loin d'être un philanthrope, Warren Buffett s'inquiète pour la survie du système. Buffett, qui a soutenu Obama en 2008, craint qu'une politique de pure austérité telle que le préconisent les républicains amène à un grand mécontentement social, mais aussi à un démantèlement de l'État qui ne serait même plus efficace pour servir les riches.
Il écrit ainsi dans sa carte blanche que « les Américains perdent rapidement confiance dans la capacité du Congrès américain à résoudre les problèmes fiscaux du pays. Seule une action immédiate, réelle et très substantielle préviendra que ce doute ne se transforme en désespoir. » Une augmentation relativement symbolique des riches pourrait aussi permettre de justifier que les « sacrifices sont partagés » et permettrait de sauver l'essentiel : le système lui-même qui est confronté à sa pire crise depuis les années 30.
Certains, en Europe, sont tentés par une tactique similaire devant les plans d'austérité. Taxer un peu, voire symboliquement (comme le fait Berlusconi aujourd'hui en Italie) les riches pour faire passer la pilule d'un plan d'austérité.
C'est évidemment pour un tout autre but que le PTB et le mouvement social avance la taxe des millionnaires. Il s'agit de faire payer les responsables de la crise et uniquement eux.
|
Rang |
Famille |
Groupe |
Fortune 2000 |
Fortune 2011 |
Évolution |
Taxe millionnaires |
|
1 |
de Spoelberch, etc. |
Inbev |
1.196.532.465 € |
20.192.220.000 € |
+ 1588 % |
605.706.600 € |
|
2 |
Colruyt |
Colruyt |
770.229.970 € |
3.084.500.000 € |
+ 300 % |
92.475.000 € |
|
3 |
Frère |
GBL, CNP |
407.710.480 € |
2.778.150.000 € |
+ 581 % |
83.284.500 € |
|
4 |
Emsens |
Etex, SCR-Sibelco |
738.202.127 € |
2.188.180.000 € |
+ 196 % |
65.585.400 € |
|
5 |
Lhoist-Berghmans |
Lhoist |
626.253.411 € |
2.027.500.000 € |
+ 224 % |
60.765.000 € |
|
6 |
Velge-Bekaert |
Bekaert |
497.150.463 € |
1.769.370.000 € |
+ 256 % |
53.021.100 € |
|
7 |
De Nul |
Jan De Nul, Sofidra |
248.240.575 € |
1.714.570.000 € |
+ 591 % |
51.377.100 € |
|
8 |
D'Ieteren |
D'Ieteren |
824.791.335 € |
1.490.400.000 € |
+ 81 % |
44.652.000 € |
|
9 |
Cigrang |
Cobelfret |
174.789.724 € |
1.263.900.000 € |
+ 623 % |
37.857.000 € |
|
10 |
Boël |
Sofina |
708.107.853 € |
1.027.090.000 € |
+ 45 % |
30.752.700 € |
|
TOTAL |
6.192.008.403 € |
37.535.880.000 € |
+ 506 % |
1.125.476.400 € |
||
1. Libération, 17 mars 2009, Thomas Piketty, www.liberation.fr/politiques/0101555838-roosevelt-n-epargnait-pas-les-riches
2. De Standaard, 17 août 2011, http://www.standaard.be/artikel/detail.aspx?artikelid=8H3E130M
3. Sud-Presse, le 16 août 2011
4. De Standaard, 17 août 2011, www.standaard.be/artikel/detail.aspx
5. Ben Stein, New York Times, 26 novembre 2006,www.nytimes.com/2006/11/26/business/yourmoney/26every.html





